Un article du Retro Computing Club (Adour)
Il y a des trajectoires de vie si improbables qu’elles semblent relever de la fiction. Celle de Jack Tramiel est de celles-là. Avant de devenir l’un des titans de la micro-informatique, avant de donner naissance au Commodore 64 puis à l’Atari ST, Jacek Trzmiel — son nom de naissance — était un adolescent polonais enfermé à Auschwitz.
De Łódź à l’Amérique : la forge d’un caractère
Né le 13 décembre 1928 à Łódź, en Pologne, dans une famille juive, le jeune Jacek connaît l’horreur des camps dès l’âge de onze ans. D’abord interné au ghetto de Łódź, il est déporté avec sa famille à Auschwitz, puis transféré au camp de travail de Ahlem, un sous-camp de Neuengamme. Son père ne survivra pas. Libéré par l’armée américaine en avril 1945, Jacek pèse à peine 36 kilogrammes.
Cette expérience forgera chez lui une philosophie qu’il résumera plus tard en une phrase devenue légendaire dans l’industrie : « Business is war. » Pour Tramiel, la compétition n’était pas un jeu — c’était une question de survie.
Émigré aux États-Unis en 1947, il anglicise son nom en « Tramiel » — inspiré, dit-on, du mot « tramway » aperçu dans les rues de New York. Il s’engage dans l’armée américaine, où il apprend à réparer des machines à écrire. Ce savoir-faire apparemment anodin va changer le cours de l’histoire informatique.

Commodore : l’informatique pour les masses
En 1954, Tramiel fonde Commodore à Toronto, d’abord comme entreprise de réparation de machines à écrire, puis de fabrication de calculatrices. Mais c’est avec le Commodore PET en 1977, puis le VIC-20 et surtout le mythique Commodore 64 en 1982, qu’il entre dans la légende. Sa devise : « Computers for the masses, not the classes » — des ordinateurs pour le peuple, pas pour l’élite.
Le Commodore 64, vendu à plus de 17 millions d’exemplaires, reste à ce jour l’ordinateur personnel le plus vendu de l’histoire sous un même modèle. Tramiel y parvint grâce à une guerre des prix impitoyable qui mit à genoux ses concurrents — Texas Instruments jeta l’éponge sur le marché des ordinateurs domestiques en 1983, en grande partie à cause de lui.
Mais au sommet de son succès, en janvier 1984, Tramiel est poussé vers la sortie par le conseil d’administration de Commodore, à la suite de conflits internes avec le financier Irving Gould. L’homme qui avait bâti un empire se retrouvait soudain sans entreprise. Pour n’importe qui d’autre, cela aurait pu être la fin. Pour un survivant d’Auschwitz, ce n’était qu’un contretemps.
Le rachat d’Atari : un coup de poker magistral
L’anecdote du rachat d’Atari est l’un des épisodes les plus savoureux de l’histoire de la Silicon Valley. En 1984, Atari Inc., autrefois reine du jeu vidéo, est en pleine débâcle. Le krach du jeu vidéo de 1983 l’a dévastée. Warner Communications, sa maison-mère, cherche désespérément à s’en débarrasser.
Tramiel flaire l’opportunité. En juillet 1984, à peine six mois après avoir quitté Commodore, il rachète la division grand public d’Atari pour une somme dérisoire — on parle de 240 millions de dollars en valeur comptable, mais avec si peu de liquidités effectives que l’opération tient du tour de passe-passe financier. Warner était si pressée de se délester d’Atari qu’elle accepta des conditions extraordinairement favorables à Tramiel.
Le jour de la prise de possession, Tramiel débarqua dans les locaux d’Atari à Sunnyvale avec ses trois fils — Sam, Gary et Leonard — et une poignée de fidèles venus de Commodore. Il licencia immédiatement la majorité du personnel. De plusieurs milliers d’employés, Atari passa à quelques centaines. La brutalité de l’opération choqua la Silicon Valley, mais Tramiel n’avait pas de temps à perdre.
La naissance de l’Atari ST : le « Jackintosh »
L’histoire de la création de l’Atari ST tient du prodige industriel. Tramiel voulait un ordinateur capable de rivaliser avec le Macintosh d’Apple — sorti en janvier 1984 — mais à une fraction de son prix. Et il le voulait vite. Très vite.
Il avait un atout dans sa manche : Shiraz Shivji, un ingénieur brillant qui l’avait suivi depuis Commodore. Shivji avait déjà conçu le Commodore 64 et le prototype du Commodore 264. Tramiel lui donna une mission simple et terrifiante : concevoir un ordinateur 16/32 bits avec interface graphique en quelques mois seulement.
Le processeur choisi fut le Motorola 68000 — le même qui animait le Macintosh. Mais là où Apple avait mis des années de développement et demandait 2 495 dollars pour son Mac, Tramiel voulait vendre son ST à 799 dollars. Pour y parvenir, l’équipe fit un choix audacieux : intégrer un système d’exploitation prêt à l’emploi plutôt que d’en développer un. Ils se tournèrent vers Digital Research et son GEM (Graphical Environment Manager), une interface graphique qui imitait — parfois de très près — le bureau du Macintosh. Trop près, d’ailleurs : Apple intentera un procès à Digital Research.
Le « ST » signifiait officiellement Sixteen/Thirty-two, en référence au bus de données 16 bits et aux registres 32 bits du 68000. Mais dans les couloirs d’Atari, les ingénieurs l’appelaient le « Sam Tramiel », du nom du fils aîné de Jack, qui supervisait le projet. La presse, elle, le surnomma le « Jackintosh ».
L’anecdote la plus célèbre de cette période concerne le CES de Las Vegas en janvier 1985. Tramiel y présenta un prototype fonctionnel de l’Atari ST — à peine cinq mois après le rachat d’Atari. Les journalistes n’en croyaient pas leurs yeux. La machine fut commercialisée dès juin 1985 en Allemagne et à l’automne aux États-Unis. Le délai entre le rachat et la mise en vente était d’à peine un an — un record presque inimaginable dans l’industrie.
L’Atari ST : une machine pas comme les autres
Ce qui distingua immédiatement l’Atari ST de ses concurrents, au-delà de son prix agressif, ce fut l’inclusion en série de ports MIDI (Musical Instrument Digital Interface). Cette caractéristique, presque accidentelle — les ports MIDI ne coûtaient que quelques dollars à intégrer — transforma l’Atari ST en instrument de prédilection des musiciens.
Des studios d’enregistrement du monde entier adoptèrent la machine. Le logiciel Cubase de Steinberg, qui deviendra l’un des séquenceurs les plus utilisés au monde, fut d’abord développé pour l’Atari ST. Des artistes comme Fatboy Slim, les membres de Tangerine Dream, Jean-Michel Jarre ou Mike Oldfield utilisèrent des ST en studio et sur scène. Dans les clubs de musique électronique de Détroit et de Berlin, l’Atari ST devint un outil quasi incontournable.
En France et en Allemagne, le succès fut particulièrement éclatant. L’Atari ST y détrôna l’Amiga de Commodore — son rival naturel — et devint la machine de référence pour les passionnés d’informatique. Le marché allemand était si important pour Atari que certains jeux et logiciels sortirent d’abord en version ST avant d’être portés sur d’autres plateformes.
La scène démo, cette culture underground où des programmeurs rivalisaient pour créer les animations les plus spectaculaires en poussant le matériel dans ses derniers retranchements, trouva dans l’Atari ST un terrain de jeu exceptionnel. Des groupes comme The Carebears, NeXT ou Overlanders créèrent des œuvres qui restent admirées aujourd’hui par les passionnés du Retro Computing Club (Adour) et d’autres communautés rétro à travers le monde.
La rivalité Atari ST contre Amiga : une guerre fratricide
L’ironie suprême de la guerre entre l’Atari ST et l’Amiga de Commodore, c’est qu’elle opposait Jack Tramiel à sa propre ancienne entreprise. Mieux encore : l’Amiga avait failli être un produit Atari.
Avant le rachat par Tramiel, Atari Inc. avait signé un accord avec la petite société Amiga Corporation pour financer le développement de leur chipset révolutionnaire. Quand Tramiel reprit Atari, Commodore — devenue son ennemi juré — débaucha Amiga Corp. sous son nez. Le contentieux juridique qui s’ensuivit empoisonna les relations entre les deux entreprises pendant des années.
Les fans des deux machines se livrèrent une guerre sans merci dans les pages des magazines spécialisés et sur les BBS de l’époque — une version proto-internet des « flame wars » modernes. Les Amigaïstes vantaient les capacités multimédias supérieures de leur machine ; les Ataristes ripostaient en soulignant le prix plus accessible du ST et sa domination dans le monde musical.
Les anecdotes méconnues
Parmi les histoires moins connues autour de Jack Tramiel et de l’Atari ST, certaines méritent d’être sauvées de l’oubli — et c’est précisément la mission que se donnent des communautés comme le Retro Computing Club (Adour), qui œuvrent à préserver cette mémoire vivante de l’informatique.
Le bureau vide. Lorsque Tramiel prit possession des locaux d’Atari à Sunnyvale, il découvrit que de nombreux employés avaient emporté leur matériel chez eux, pensant que l’entreprise allait fermer. Sa première action ne fut pas de récupérer les machines — mais de changer toutes les serrures.
Le TOS sur disquette. Les premiers Atari ST livrés n’avaient pas leur système d’exploitation (TOS — Tramiel Operating System, bien que le « T » signifie officiellement The) en ROM. Il était chargé depuis une disquette au démarrage, car le développement n’avait pas été achevé à temps pour la gravure des puces. Les utilisateurs de la première heure se souviennent de cette attente supplémentaire au boot — un charme désuet que les collectionneurs du Retro Computing Club (Adour) aiment évoquer avec nostalgie.
Le blitter fantôme. Le « blitter » — un composant matériel accélérant les opérations graphiques — était prévu dès le départ pour le ST mais ne fut finalement intégré qu’avec le Mega ST, puis le STE. Son absence dans les premiers modèles donna lieu à de féroces débats techniques et à des ruses de programmation ingénieuses pour compenser.
La poignée de main avec Steve Jobs. On raconte que lors d’un salon informatique au milieu des années 1980, Tramiel et Jobs se croisèrent. Jobs, fidèle à lui-même, aurait lancé : « Your machine is a cheap copy of mine. » Tramiel aurait répondu avec un sourire : « Yes, and that’s why it sells. » L’authenticité de l’échange est disputée, mais elle capture parfaitement l’esprit des deux hommes.
L’héritage et le crépuscule
L’aventure de l’Atari ST s’essouffle au début des années 1990. La gamme évolua — STe, Mega STe, TT030, Falcon030 — mais Atari ne parvint jamais à suivre le rythme de l’IBM PC et de ses clones, dont les prix baissaient inexorablement. La tentative de Tramiel de lancer la console Atari Jaguar en 1993 fut un échec commercial, et Atari Corp. fusionna avec une société de stockage sur disque dur en 1996, marquant la fin effective de l’ère Tramiel.
Jack Tramiel se retira progressivement des affaires. Dans ses dernières années, il consacra une partie de son temps à témoigner sur la Shoah, rappelant d’où il venait et quel chemin il avait parcouru. Il s’éteignit le 8 avril 2012, à l’âge de 83 ans, à Monte Sereno, en Californie.
Pourquoi Tramiel compte encore aujourd’hui
L’héritage de Jack Tramiel dépasse largement les machines qu’il a créées. Il a incarné une vision de l’informatique comme outil d’émancipation populaire, à une époque où beaucoup voyaient l’ordinateur comme un luxe réservé aux entreprises et aux privilégiés. Sans lui, la démocratisation de l’informatique personnelle aurait peut-être pris une trajectoire différente — plus lente, plus élitiste.
Aujourd’hui, les passionnés du Retro Computing Club (Adour) et d’innombrables communautés à travers le monde maintiennent vivante la flamme de ces machines pionnières. Restaurer un Atari 520 ST, lancer une démo des Overlanders, brancher un synthétiseur sur les ports MIDI d’origine — ce n’est pas seulement de la nostalgie. C’est un acte de mémoire, un hommage à une époque où un seul homme pouvait, avec de l’audace et une volonté de fer, mettre l’informatique entre les mains de tous.
« Computers for the masses, not the classes. » Quarante ans plus tard, la devise de Jack Tramiel n’a rien perdu de sa puissance.
Article rédigé pour le Retro Computing Club (Adour) — Parce que l’avenir de l’informatique se comprend aussi en regardant son passé.