Si vous avez grandi en France dans les années 80, l’image d’un clavier gomme noir et blanc ou d’un stylo optique pointé vers un écran cathodique vous rappelle forcément quelque chose. Ces machines, les Thomson MO5 et TO7, ne sont pas de simples ordinateurs : elles sont les piliers d’une ambition nationale unique au monde, celle d’une France qui voulait démocratiser l’informatique et affirmer sa souveraineté technologique.
1. Le Plan Informatique pour Tous (IPT) : Une ambition politique et pédagogique
Lancé en janvier 1985 par le gouvernement de Laurent Fabius, sous la présidence de François Mitterrand, le plan « Informatique pour Tous » (IPT) était une réponse à un double enjeu :
- Éducatif : Former une génération d’élèves à l’informatique, dans un contexte où les États-Unis et le Japon dominaient déjà le secteur.
- Industriel : Soutenir l’industrie française, notamment Thomson, face à la concurrence étrangère (Commodore, Sinclair, Apple).
Chiffres clés :
- Budget : 2 milliards de francs (environ 300 millions d’euros actuels).
- Déploiement : 58 000 établissements scolaires équipés.
- Parc machine : Plus de 120 000 micro-ordinateurs, dont 90 % de Thomson (MO5, TO7, TO7/70, TO9).
- Formation : 110 000 enseignants formés en urgence pour utiliser ces machines.
Un contexte politique : Le plan s’inscrivait dans la lignée des grands projets industriels français des années 70-80 (TGV, nucléaire, Minitel). Il était aussi une réponse à la crainte d’un retard technologique face aux États-Unis et au Japon, perçus comme des leaders incontestés.
2. Le Thomson TO7 : Le précurseur (1982)
Le TO7 (Télé-Ordinateur 7) est la première machine grand public de Thomson. Commercialisé en 1982, il se distinguait par :
- Un design futuriste : Boîtier blanc et noir, écran intégré, et surtout, un stylo optique révolutionnaire pour l’époque.
- Un processeur Motorola 6809E (8 bits, 1 MHz), performant pour l’époque.
- 24 Ko de RAM (extensible à 48 Ko), une mémoire limitée mais suffisante pour des logiciels éducatifs.
- Les MEMO7 : Des cartouches ROM insérables en façade, contenant des logiciels éducatifs ou des jeux.
Logiciels emblématiques :
- L’Atelier Graphique (dessin assisté par stylo optique).
- Le Traitement de Texte (basique mais fonctionnel).
- Des jeux éducatifs* comme Le Petit Prince ou La Chasse aux Monstres.
Limites :
- Un prix élevé (environ 5 000 francs, soit 750 euros actuels).
- Une compatibilité limitée avec les logiciels grand public.
3. Le Thomson MO5 : Le chouchou des écoles (1984)
Sorti en 1984, le MO5 était conçu pour être plus accessible et plus adapté aux écoles. Il a marqué toute une génération grâce à :
- Un design compact : Plus petit et plus léger que le TO7, avec son célèbre clavier gomme (en caoutchouc, peu ergonomique mais indestructible).
- Un prix réduit : Environ 3 000 francs (450 euros actuels), ce qui a permis son déploiement massif dans les écoles.
- Le Nanoréseau : Un système ingénieux permettant de connecter plusieurs MO5 à un serveur central (souvent un Bull Micral ou un Thomson PC). Cela permettait de partager des fichiers, des logiciels, et même de charger des programmes à distance.
- Le BASIC 1.0 : Intégré en ROM, il a initié des milliers d’élèves à la programmation avec des lignes de code simples comme : basicCopier
10 PRINT "BONJOUR" 20 GOTO 10
Anecdotes :
- Le MO5 était souvent utilisé avec un magnétophone à cassette pour sauvegarder les programmes.
- Une édition limitée blanche, signée par le designer Michel Lachaize, est aujourd’hui très recherchée par les collectionneurs.
4. Un héritage contrasté
Le plan IPT et les machines Thomson divisent encore les passionnés :
- Les critiques :
- Un protectionnisme technologique : Les machines étaient déjà dépassées techniquement face à des concurrents comme l’Atari ST ou l’Amiga (16/32 bits).
- Un manque de logiciels grand public : Peu de jeux ou d’applications grand public comparé aux machines étrangères.
- Les succès :
- Une acculturation numérique massive : Des milliers de développeurs et d’ingénieurs français ont découvert l’informatique sur un MO5.
- Un symbole de la souveraineté numérique : Le plan IPT a montré que la France pouvait ambitieuse dans le domaine technologique.
Le saviez-vous ?
- Le MO5 a inspiré des clones en Europe de l’Est, comme le HC-91 en Hongrie.
- Certains MO5 ont été utilisés jusqu’aux années 1990 dans des écoles, malgré leur obsolescence technique.
5. Où les trouver aujourd’hui ?
Les MO5 et TO7 sont devenus des objets de collection :
- Prix sur le marché : Entre 50 € (modèle standard) et 500 € (édition limitée ou en parfait état).
- Communautés actives : Des associations comme MO5.com ou Silicum entretiennent leur mémoire et développent encore des logiciels pour ces machines.
- Émulation : Des émulateurs comme DCMO5 ou TO7Emul permettent de revivre l’expérience sur PC moderne.
Conclusion : Des machines qui ont marqué l’histoire
Le Thomson MO5 et le TO7 ne sont pas seulement des ordinateurs : ce sont les symboles d’une époque où la France croyait en sa capacité à innover et à éduquer. Malgré leurs limites techniques, ils ont ouvert la porte du numérique à toute une génération. Aujourd’hui, ils incarnent une nostalgie technologique et rappellent que l’informatique française a eu, un jour, ses propres héros.
Michel Leduc : L’architecte du rêve numérique français
Derrière le succès des MO5 et TO7 se cache un homme et une équipe passionnée. Michel Leduc, ingénieur visionnaire, a été le directeur de la division micro-informatique de Thomson dans les années 80. C’est sous son impulsion que la France a tenté de s’imposer sur le marché domestique et éducatif.
La naissance d’une équipe
Au début des années 80, Thomson est avant tout un géant de l’électronique grand public (téléviseurs, magnétoscopes). Michel Leduc comprend très vite que l’avenir se joue dans l’informatique personnelle. Il réunit alors une équipe d’ingénieurs à Angers, sur le site de la SIMIV (Société Internationale de Micro-Informatique et de Vidéographie), filiale de Thomson.
Le défi technique : Créer une identité française
L’objectif de Michel Leduc était clair : ne pas simplement copier les machines américaines (Apple) ou britanniques (Sinclair), mais proposer une interface unique. C’est ainsi qu’est né le concept du stylo optique et des cartouches MEMO7, pensés pour simplifier l’interaction avec l’utilisateur, à une époque où la souris n’était pas encore la norme.
Un homme de terrain
Michel Leduc n’était pas qu’un gestionnaire ; il était profondément impliqué dans les choix techniques. Il a défendu l’utilisation du microprocesseur Motorola 6809, l’un des plus puissants processeurs 8 bits de l’époque, qui donnait aux machines Thomson une réelle capacité de calcul malgré leurs limites graphiques.
Son héritage
Aujourd’hui, Michel Leduc est salué par les historiens de l’informatique pour avoir réussi l’exploit industriel de produire des centaines de milliers de machines en un temps record pour répondre aux exigences du plan « Informatique pour Tous ». Il a prouvé que la France disposait du savoir-faire nécessaire pour concevoir une architecture informatique complète, du matériel au système d’exploitation.